Communication n’est pas un gros mot, les architectes semblent ne pas l’avoir compris. Dans une profession en mal de reconnaissance, apprendre à expliquer ce que l’on fait, comment et pour qui on le fait peut aider à retrouver le chemin de la liberté… C’est le premier pas qui compte.

Ce billet est inspiré de mes expériences d’attachée de presse, ce que je fus aux services de promoteurs, et de la lecture de l’article sur Bouygues Immo* paru la semaine passée dans Chroniques d’architecture. Cet article n’a pas créé de surprise pour une (ex-)attachée de presse, mais un sentiment de lassitude.

Chez les gros promoteurs, Eiffage, BNP Paribas immobilier, Altarea, etc. les architectes ne sont jamais obligatoires. Pour leur communication de lancement ou d’inauguration de produit (oui, un programme est un produit), l’architecte est un prestataire ou un sous-traitant, que l’on peut largement ignorer**. Après tout, il n’a produit que les images, non ? Leurs programmes peuvent exister sans elle ou lui. De quoi lui hérisser le poil, non ?

L’attaché.e de presse, parfois dans une agence de com’, ne connaît rien à l’architecture et ne pense pas à demander le nom de l’architecte. Pour le communiqué, la fiche du programme suffit. Il ou elle ne gère qu’un bref rédactionnel, qui précise le nom de l’opération, sa localisation, le type de programme et une citation du promoteur qui se félicite de la réussite du projet. Le but, la visibilité du promoteur, notamment dans la presse professionnelle, et auprès de la presse locale, pour toujours construire plus. Alors, pour l’attaché.e de presse, si le client est content…

Il suffit d’ailleurs de consulter les sites web de ces mêmes promoteurs pour acheter ou louer : les programmes présentent les typologies, les prix, les dispositifs fiscaux pour investir et le quartier, avec des vues pour attirer l’acquéreur. Aucun de ces programmes à la vente ne mentionne les architectes. Oubli largement volontaire, sauf si votre architecte est connu. Par exemple, chez Altarea, seuls les programmes Nouvelle Vague et Exaltis méritent d’avoir un architecte, puisque «signés par l’architecte berlinois de renom Finn Geipel». Pour être honnête, dans ce panorama désolant pour la profession, seul Nexity sort du lot et nomme les architectes dans ses communiqués et sur son site de vente.

Pourquoi tant de haine ?

Deux raisons : crise de la profession et peur de la communication.

Dans une profession concurrentielle et précaire, qui irait lutter contre son commanditaire, surtout quand il s’agit d’un grand groupe immobilier, au risque de se passer de commandes ultérieures… ? Cet abandon ne date pas d’hier. Depuis les années 80, quand l’architecture du logement a connu ses premières crises, notamment celles des banlieues, l’architecte, forcément coupable de tous les maux de la cité, connaît un lent mais soutenu déclin.

Certes, les architectes bénéficiant des commandes présidentielles et d’Etat, portés par des budgets conséquents, peuvent se permettre de pousser des coups de gueule quand rien ne va, comme Jean Nouvel à La Philharmonie (où l’on retrouve encore Bouygues…).

Cela n’explique pas pourquoi les architectes abandonnent la communication aux promoteurs. Aujourd’hui, entre concurrence accrue entre agences et l’arrivée de mastodontes étrangers***, extrêmement bien organisés et dotée d’une communication bien rodée, les architectes français semblent se noyer… ce qui va très bien au commanditaire. Communiquer n’est pourtant pas un acte de travestissement, c’est un acte de reconnaissance, celle d’une œuvre et d’une pensée, voire d’une singularité.

Revendiquer l’architecture

Les promoteurs écrivent lorsqu’ils remportent un projet, quand ils posent une première pierre, quand ils inaugurent un programme. Il suffit de systématiquement demander à relire les communiqués, à veillez aux crédits des images et à proposer une citation. De par mon expérience, c’est pour commencer une solution simple qui ne paraît pas démesurée.

Pourquoi s’embêter et faire l’effort ? Est-ce que l’on nomme les œuvres d’art par leur commanditaire ou leur acquéreur ? «Le sacre de l’empereur», par Napoléon, «Les Nymphéas», par Georges Clémenceau, «Les Tulipes», par ses mécènes et La Ville de Paris, «Le parlement des singes», par un collectionneur (encore) inconnu pour 11 millions d’euros… Pour une peinture, personne n’oserait ne pas citer le nom du peintre.

Or, être nommé, c’est revendiquer son œuvre, qui plus est pour une architecture qui va s’inscrire dans la cité pour – espérons-le – au moins 50 ans. Les habitants, les usagers vont vivre, échanger, s’engueuler dans des plans devenus réalité, autant qu’ils sachent qui a imaginé ces espaces pour eux, peut-être en pensant à eux. Et puis, une fois que les règles auront été établies avec le promoteur et son agence de com’, le même esprit de systématisme jouera alors en faveur de l’architecte qui sera dorénavant cité à chaque fois en tout bien tout honneur. Evidemment, il ne pourra plus se cacher non plus.

La reconquête du public par les architectes ne passera pas que par ce type de communication, mais elle peut aider à rendre l’architecture plus présente et plus lisible. La communication n’est pas un acte vide de sens. Elle constitue une reconnaissance : reconnaissance d’une œuvre, d’une pensée, d’une singularité. C’est un acte organisé et non isolé. A oublier de revendiquer cette reconnaissance – il n’est pas interdit de le faire poliment mais fermement – dans dix ans, les promoteurs n’auront plus besoin d’auteurs. Adieu le prestataire, bienvenu au salarié discipliné.

Demander à relire le communiqué, ce n’est pas compliqué et c’est un premier pas.